Deux hommes, un défi, zéro vêtement neuf : chronique d’une friperie qui voit plus loin que ses portants

Rue Saint-Jacques, Vernon s’est offert une boutique de seconde main qui cache, derrière ses cintres, huit tonnes de vêtements par jour et trente-trois parcours de vie. Nous y sommes allés avec une mission absurde. Nous en sommes ressortis convaincus.

Tout est parti d’une idée qui, sur le moment, nous semblait excellente.

Composer, chacun de notre côté, une tenue sur le thème « Sur le Banc ». Une seule règle, non négociable : tout en seconde main. Pas un bouton neuf, pas une étiquette qui sente encore l’usine. Personne ne nous l’avait demandé. Personne ne nous en a empêchés non plus, ce qui, avec le recul, était sans doute une erreur collective.

Il nous fallait un terrain de jeu. Nous l’avons trouvé au 6 rue Saint-Jacques.

Une boutique qui n’en a pas l’air

Vintiz a ouvert ses portes le 3 juin. De l’extérieur, rien ne distingue la boutique d’une friperie soignée du centre-ville : des portants bien alignés, des pièces choisies, une lumière qui donne envie de prendre son temps.

Ophélie nous accueille. Et en quelques minutes, nous comprenons que le mot « friperie » ne suffit pas.

Ici, la formule maison tient en quatre mots, et elle revient dans toutes les conversations : seconde main, pas second choix. Des marques sélectionnées, des pièces uniques, du premium à prix friperie. Chaque article présent en boutique est également visible sur le site internet, ce qui permet de repérer sa pièce depuis son canapé avant de venir l’essayer. Internet, pour une fois, travaille pour le commerce de proximité, et non contre lui.

Mais le plus intéressant, dans une boutique comme celle-ci, n’est pas ce qu’on voit sur les cintres. C’est le chemin qu’ont parcouru les vêtements pour y arriver.

Le long voyage d’un pull

Suivons un pull. N’importe lequel. Celui que vous avez sans doute, en ce moment, au fond d’un placard, et que vous ne porterez plus.

Son voyage commence dans une borne de collecte. Il en existe 250, réparties sur la Métropole Rouen Normandie. De là, le pull rejoint Solidarité Textiles, le partenaire de Vintiz : un centre de tri textile installé en Normandie, une association née en 1995, à la mission sociale revendiquée.

Là-bas, les chiffres donnent le vertige. Huit tonnes de vêtements arrivent chaque jour. Près de 1 600 tonnes sur une année, avec l’ambition d’atteindre 2 000. Chaque pièce est examinée à la main, pour déterminer si elle peut revivre ou non. Ce travail est confié à des salariés en parcours d’insertion : trente-trois personnes, sur la collecte et le tri, qui apprennent un métier en même temps qu’elles redonnent une seconde vie à nos vêtements. L’association dispose même d’une école de formation à Rouen.

Tout ne peut pas encore être trié sur place. Une partie des volumes part vers d’autres centres, mais toujours en France, jamais à l’autre bout du monde. Et l’objectif affiché est clair : s’agrandir pour tout garder ici, en local.

Enfin, Vintiz reprend la sélection premium et la ramène jusqu’à Vernon.

Collecté en Normandie. Trié en Normandie. Vendu en Normandie. Le pull de votre placard pourrait très bien, dans quelques semaines, finir sur les épaules de votre voisin. Il y a pire destin pour un pull.

Le sujet dont on parle trop peu

Il faut s’arrêter un instant sur ce que tout cela raconte.

Le vêtement est l’un des déchets les plus discrets de nos vies. Il ne déborde pas des poubelles, il ne fait pas de bruit. Il s’accumule simplement, dans les armoires d’abord, puis ailleurs. Des structures comme Solidarité Textiles existent précisément pour que ce « ailleurs » ne soit pas une décharge.

Leur démarche va au-delà de la boutique. Des bornes sont actuellement testées dans des établissements scolaires, pour sensibiliser les plus jeunes au geste du dépôt. Et l’association soutient de nombreuses autres structures associatives, avec une particularité qui nous a frappés : elle le fait sans jamais en parler. Dans une époque où chaque bonne action se photographie, cette discrétion a quelque chose de presque subversif.

Nous étions venus pour un défi vestimentaire. Nous avons reçu, sans l’avoir demandé, une petite leçon d’économie circulaire. Elle a pris. Nous sommes repartis sensibilisés, et, osons le mot, convaincus.

Et les tenues, alors ?

Venons-en à l’essentiel, puisque c’est la question que tout le monde se pose.

Nos deux tenues « Sur le Banc » existent. Elles ont été composées avec sérieux, conviction et un budget qui ferait pâlir n’importe quel directeur financier. Elles sont, chacune à leur manière, des déclarations.

Sont-elles réussies ? Sur ce point, les deux auteurs de cet article ne sont pas parvenus à un consensus. Chacun estime la sienne supérieure. Les discussions se poursuivent. Elles risquent de durer.

Nous avons donc pris la seule décision raisonnable : laisser trancher les Vernonnais. La vidéo est en ligne. À vous de voter.

Une chose est sûre, en revanche : nous sommes repartis habillés pour presque rien, un peu plus conscients de ce qui pend dans nos placards, et avec la certitude qu’à Vintiz, derrière chaque pièce, il y a de l’humain, de l’entraide et beaucoup de sourires.

C’était, pour un défi lancé sur un coup de tête, un assez bon rendement.

Vintiz, 6 rue Saint-Jacques, Vernon. Ouvert du mardi au samedi, de 10h30 à 19h. Toutes les pièces sont également visibles sur vintiz.fr.

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