Une rue normande, un maréchal d’Empire, une lagune espagnole et seize ans de mairie. Bienvenue dans les Secrets de Vernon.
Il y a des noms de rues qui s’expliquent en deux secondes. La rue de la Mairie, la rue du Moulin, la rue des Fleurs… et puis il y a la rue d’Albuféra. Celle-là, elle mérite qu’on s’arrête. Parce que derrière ces quelques syllabes au parfum méditerranéen se cache une histoire qui traverse deux générations, deux pays et un Empire.
1860 : Vernon se modernise, et une rue naît
Tout commence en 1860. Vernon, alors en pleine transformation, voit s’élever un nouveau pont sur la Seine. Et qui dit nouveau pont dit nouveau quartier, dit nouvelle rue. On lui cherche un nom. On en trouve un beau, un qui sonne, un qui raconte quelque chose : Albuféra.
C’est le nom d’une lagune côtière au sud de Valence, en Espagne. Bleue, tranquille, ensoleillée. Tout le contraire d’une rue normande en novembre, mais c’est justement ça qui est délicieux.
Le père : un maréchal, une victoire, un titre
Pour comprendre pourquoi ce nom a atterri à Vernon, il faut d’abord faire connaissance avec Louis-Gabriel Suchet. Général de Napoléon, maréchal d’Empire, il est l’un des seuls à avoir reçu son bâton de maréchal directement sur le sol espagnol, en 1811, après la prise de Valence. L’Empereur, impressionné, lui offre un titre à la mesure de sa victoire : duc d’Albuféra.
Wellington lui-même, pourtant pas du genre à distribuer les compliments à ses adversaires, le considérait comme le meilleur général français en Espagne. La classe.
Suchet ne s’installe pas à Vernon à proprement parler, mais il n’est pas loin non plus. Son château de Saint-Just, acquis par son frère en 1805 puis récupéré par le maréchal, se trouve à une dizaine de kilomètres au sud-est de la ville, sur la commune du même nom. À partir de 1816, il y lance de grands travaux : architecte, mobilier Empire, parc redessiné à l’anglaise. Cinq cents hectares bordant la Seine, pour un homme habitué à camper sous les étoiles espagnoles. On le comprend.
Il décède à Marseille en 1826. Aujourd’hui encore, le château de Saint-Just, classé Jardin remarquable, reste une propriété privée. Un secret bien gardé, aux portes de Vernon.
Le fils : l’homme qui a vraiment gouverné Vernon
C’est ici qu’entre en scène le vrai héros vernonnais de cette histoire : Louis Napoléon Suchet, 2ème duc d’Albuféra, né à Paris le 23 mai 1813. Lui, il hérite du titre, du nom et d’une ambition bien à lui : la politique.
Il débute à Paris dès 1838, succédant à son père à la Chambre des pairs. En 1848, les conservateurs de l’Eure frappent à sa porte : ils cherchent un candidat solide, respectable, bien né. Il accepte et entre à l’Assemblée législative, soutenant la politique du président Bonaparte. On ne choisit pas son camp au hasard quand on s’appelle Napoléon Suchet.
En 1854, il devient maire de Vernon. Il le restera seize ans, jusqu’en 1870. C’est lui qui voit naître ce nouveau pont, ce nouveau quartier, cette rue qui portera le nom de sa famille. La rue d’Albuféra, c’est en quelque sorte sa carte de visite gravée dans le pavé.
Il décède à Paris en 1877, à 64 ans. Mais Vernon ne l’oublie pas. Une statue à l’hôtel de ville, une rue au coeur de la ville : les Suchet ont laissé leur empreinte, profondément ancrée dans la pierre et dans l’histoire.
Un nom, deux hommes, une saga
La rue d’Albuféra, c’est donc l’histoire d’une double filiation. Celle d’un père qui conquiert une lagune espagnole pour Napoléon et reçoit un titre en récompense. Et celle d’un fils qui choisit Vernon pour terrain d’engagement politique et y gouverne pendant seize ans.
Le nom venu d’Espagne, la légitimité gagnée à la guerre, l’ancrage local construit sur la durée : voilà comment une lagune de Valence s’est retrouvée sur une plaque de rue en Normandie.
La prochaine fois que vous empruntez la rue d’Albuféra, regardez la plaque différemment. Derrière ce nom chante toute une épopée.

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